Une enquête mondiale auprès de 118 praticiens révèle que les freins à l'adoption de l'aquaponie ne sont pas techniques mais économiques.
L’aquaponie promet une production alimentaire circulaire en combinant élevage de poissons et culture de végétaux dans un même système. Pourtant, son adoption commerciale reste faible. Une enquête mondiale menée entre octobre et décembre 2023 auprès de professionnels de l’hydroponie révèle que les freins ne se situent pas là où on les attend.
L’étude s’est concentrée sur les praticiens de l’hydroponie, considérés comme les candidats naturels à la transition vers l’aquaponie. Ces professionnels maîtrisent déjà la culture hors-sol et disposent des infrastructures de base. Ils représentent donc le public le plus susceptible d’investir dans des systèmes aquaponiques ou de convertir leurs installations existantes.
La collecte de données s’est déroulée sur trois mois via un questionnaire structuré. L’objectif était d’évaluer comment différents facteurs perceptuels influencent l’attitude générale envers l’aquaponie. Les chercheurs ont examiné cinq dimensions principales : les perspectives économiques anticipées, la durabilité perçue en lien avec l’importance personnelle accordée aux enjeux environnementaux, le cadre législatif, les difficultés techniques et managériales, et l’attitude globale.
La méthode employée, la modélisation par équations structurelles, permet d’identifier les relations causales entre ces différentes perceptions et l’attitude finale. Cette approche statistique révèle quels facteurs pèsent réellement dans la décision d’adopter ou non l’aquaponie, au-delà des déclarations de principe.
Les résultats montrent une perception contrastée de l’aquaponie. D’un côté, les hydroponiculteurs interrogés reconnaissent le caractère durable de ces systèmes intégrés. Cette reconnaissance de la durabilité influence positivement leur attitude générale envers l’aquaponie. Le principe de recyclage des nutriments issus de l’aquaculture pour nourrir les plantes, et l’épuration de l’eau par les végétaux avant son retour vers les poissons, séduit sur le plan environnemental.
De l’autre côté, les perspectives économiques perçues exercent un effet négatif sur l’attitude envers l’aquaponie. Autrement dit, plus les professionnels estiment que l’aquaponie présente des difficultés économiques, moins ils sont enclins à l’adopter. Cette perception défavorable de la rentabilité contrebalance l’attrait environnemental du système.
Les perspectives économiques perçues façonnent l’attitude envers l’aquaponie de manière négative, tandis que la durabilité perçue l’influence positivement.
Cette tension entre valeurs environnementales et réalité économique explique en partie la faible adoption commerciale. Les professionnels ne remettent pas en cause l’intérêt écologique de l’aquaponie, mais doutent de sa viabilité financière dans leurs conditions d’exploitation.
Le résultat le plus inattendu concerne les aspects techniques et managériaux. Contrairement aux hypothèses de départ, les difficultés perçues dans la gestion des systèmes aquaponiques n’ont pas d’effet significatif sur l’attitude générale. Les professionnels interrogés ne considèrent pas la complexité technique comme un obstacle majeur à l’adoption.
Ce constat remet en question l’orientation d’une partie importante de la recherche en aquaponie. De nombreux travaux scientifiques se concentrent sur l’optimisation des paramètres techniques : ratios poissons-plantes, gestion du pH, dimensionnement des biofilters, choix des espèces compatibles. Ces efforts visent à simplifier la gestion quotidienne et à améliorer les performances des systèmes.
Or, selon cette enquête, résoudre les problèmes techniques ne suffira probablement pas à convaincre les hydroponiculteurs de se lancer dans l’aquaponie. Les professionnels semblent confiants dans leur capacité à maîtriser les aspects techniques, ou du moins ne les perçoivent pas comme un frein rédhibitoire. Leur réticence se situe ailleurs, dans la sphère économique et réglementaire.
Les auteurs de l’étude proposent une réorientation des priorités de recherche et de développement. Plutôt que de multiplier les études sur les paramètres techniques, ils suggèrent de concentrer les efforts sur trois axes complémentaires.
Premier axe : améliorer la situation économique de l’aquaponie. Cela passe notamment par un travail sur le cadre législatif. Les réglementations applicables aux systèmes aquaponiques restent floues dans de nombreux pays, relevant tantôt de l’aquaculture, tantôt de l’horticulture, parfois des deux. Cette incertitude juridique complique les démarches administratives et décourage les investissements.
Deuxième axe : développer la connaissance des consommateurs et les stratégies marketing. Si les acheteurs finaux ne perçoivent pas la valeur ajoutée des produits aquaponiques, ou ne sont pas prêts à payer un prix reflétant les coûts de production, la rentabilité restera hors d’atteinte. Un travail de communication sur les bénéfices environnementaux et la qualité des produits s’avère nécessaire.
Troisième axe : replacer les résultats techniques dans un contexte économique clair. Plutôt que de publier des performances agronomiques isolées, les chercheurs devraient systématiquement les traduire en termes de rentabilité, de retour sur investissement, de coûts opérationnels. Cette contextualisation permettrait aux professionnels d’évaluer concrètement l’intérêt économique des innovations techniques.
Les auteurs reconnaissent une limite importante : la taille de l’échantillon. Avec 118 répondants, l’étude offre un premier aperçu significatif mais mériterait d’être confirmée sur un échantillon plus large. La modélisation par équations structurelles gagne en robustesse avec des effectifs plus importants.
Par ailleurs, l’enquête capture des perceptions à un moment donné, fin 2023. Ces attitudes peuvent évoluer avec l’émergence de nouveaux modèles économiques, de réglementations plus favorables, ou de technologies réduisant les coûts d’exploitation. Une étude longitudinale permettrait de suivre ces évolutions dans le temps.
Ces résultats éclairent les stratégies à adopter pour favoriser l’essor de l’aquaponie commerciale. Les acteurs du secteur, qu’ils soient chercheurs, équipementiers ou formateurs, gagneraient à intégrer ces enseignements dans leurs approches.
Pour les chercheurs, cela implique de compléter les études techniques par des analyses économiques détaillées. Publier un protocole améliorant le rendement de 15 % a peu d’impact si le coût de mise en œuvre n’est pas chiffré, ou si les conditions de rentabilité ne sont pas explicitées.
Pour les porteurs de projets aquaponiques, comprendre que les hydroponiculteurs ne doutent pas de leur capacité technique mais de la viabilité économique peut orienter les arguments de promotion. Mettre en avant des études de cas économiques réussies, des modèles d’affaires éprouvés, ou des débouchés commerciaux identifiés sera plus convaincant que de détailler les prouesses techniques.
Pour les décideurs publics, l’étude souligne l’urgence de clarifier le cadre réglementaire. Une législation adaptée, reconnaissant les spécificités de l’aquaponie sans imposer la double contrainte de l’aquaculture et de l’horticulture, pourrait lever un frein majeur à l’investissement.
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